Note d’intention

Dans son livre « Physiques sonores » Z. Karkowski met en évidence sa conception du monde musical par son approche bruitiste et expérimentale. Il place l’artiste dans une position subjective dans laquelle son art doit se transmette de manière sincère. Il propose donc par son travail, une œuvre puissante et singulière permettant une manière de vivre dans un monde conditionné, où le danger est constant. Pour Karkowski, les gens doivent être toujours prêt à accueillir l’impossible ou le chaos. Cela se traduit dans sa musique, par un désir de donner à l’humain une possibilité de prendre conscience des effets de résonance du son physique sur le corps. Pour lui, « (…) au cœur de nos existences physiques nous sommes composés de son et toutes manifestations de formes dans l’univers ne sont rien d’autres que des sons qui ont pris une forme visible. (…) nos corps et tout ce qui nous entoure, notre univers entier, sont des systèmes de particules atomiques en vibration. Il n’y a rien d’autre que le son tout ce qui existe n’est que vibration ». Il exprime aussi le fait que le monde est illusion ou fictif car il est créé par l’imagination collective et ses valeurs sont toutes autant imaginaires. Karkowski construit alors une éthique en stipulant que pour chaque être humain « L’imagination est le point de départ de la totalité du monde », chacun à ses propres valeurs, sa propre imagination, un pouvoir de création personnel sans que cela puisse être imposé par les valeurs sociétales. Pour lui, être prêt, c’est oser prendre le risque de découvrir quelque chose de nouveau, d’appréhender ses peurs, de faire des expériences inédites, nous devons « aller jusqu’au bord des choses ».

Par la suite, mes recherches ce sont raccordées à la psychanalyse lacanienne. En effet, je me suis appuyée sur deux phrases de Jacques Lacan dans son séminaire XXIII, étudié en Cartel, sur l’oeuvre de James Joyce « Finnegans Wake ». La première phrase est la suivante: « lisez des pages de Finnegans Wake, sans chercher à comprendre. Ça se lit. Si ça se lit (…) c’est parce qu’on sent présente la jouissance de celui qui a écrit ça ». La deuxième phrase concerne les pulsions: « « (…) Les pulsions, c’est l’écho dans le corps du fait qu’il y a un dire. (…) Ce dire, pour qu’il résonne, (…), il faut que le corps y soit sensible ». Le son ferait événement de corps quand il touche au plus intime de la pulsion. Il prend au corps celui qui l’écoute, il se retrouve seul face à ce son qui le marque et il renoue avec lui- même : La manière de vivre la percussion du son dans le corps permettrait-il d’exprimer quelque chose de sa propre jouissance, une jouissance qui ne se résorbe pas mais qui pourrait se dire par l’immersion sonore. Le son fait vibrer le corps parlant. Le son « du réel » est de l’ordre de l’impossible à entendre sauf s’il a fait trace ou empreinte pour le parlêtre. S’il résonne, c’est qu’il existe une mémoire du son, une trace mnésique de celui-ci, une réminiscence donnant alors corps. Et ainsi devient-il audible ! Dans l’après coup de l’écoute, un écho pourrait se dire par la rencontre avec l’artiste.

En pratique, ma démarche d’expérimentation et de recherche sonore, pose les fondements de la trajectoire que je suis pour pouvoir façonner, à partir d’un vide imaginaire, des fragments de matière sonore. Ceux-ci s’attirent et s’entremêlent pour constituer les bords de ce vide afin que « la chose sonore» puisse prendre forme singulière. Par ce travail, j’explore la physicalité du son qui forge le dess(e)in d’une (re)construction à la fois statique et en mouvement d’un monde imaginé par des valeurs et désirs propres. Par l’expérimentation du pur son et l’immersion, les barrières tombent et le réel du monde se dévoile enfin ! Le son physique s’appréhende comme corps, un corps sonore navigant à sa guise dans l’espace et le temps. Pour l’auditeur et moi-même, cette expérience esthétique auditive, corporelle et imaginaire, deviendrait alors la possibilité de ressentir, dans tout notre être affecté par les sons, notre pleine existence, notre pleine présence au monde. De cette rencontre contingente, pourra se partager un moment avec le public car l’enjeu ici est d’inviter celui-ci à l’écoute d’un genre spécifique : le/laNoise. Celui/celle-ci invite à prendre en compte le corps de l’auditeur et aussi celui du performeur comme moyen et lieu de l’expérience esthétique. Une expérience « à corps ouvert » dans lequel résonne chaque empreinte enfouie mais jaillissant dans l’instant de l’écoute. Le son faisant vibrer le corps. Dans ce sens, le pur son physique a pour effet de réaliser un retour vers le plus intime de soi, un retour vers la vie.

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